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La fin du cliché suisse sur l’argent caché

Tax Manager · Fiduciaire Lausanne

La fin du cliché suisse sur l’argent caché

La Suisse n’est plus le pays où l’argent non déclaré se cache facilement à l’abri des regards. Le constat, rappelé récemment dans un sujet relayé par actu.orange.fr, résume une transformation profonde: la place financière suisse reste forte, mais elle évolue dans un environnement fiscal beaucoup plus transparent, plus documenté et plus scruté qu’autrefois.

Pour une PME suisse, un indépendant ou une fiduciaire, l’enjeu n’est pas de commenter la fin d’un mythe. Il est très concret: les montages artificiels, les flux mal justifiés entre sociétés liées, les incohérences entre comptabilité, déclarations fiscales et contrats deviennent de plus en plus risqués. Dans ce nouveau cadre, la bonne gestion fiscale ne consiste plus à chercher l’opacité, mais à pouvoir expliquer clairement pourquoi une structure existe, comment un prix a été fixé et où la valeur économique est réellement créée.

Un refuge moins discret, une fiscalité plus traçable

L’idée d’une Suisse refuge pour les évadés fiscaux repose sur une image ancienne: celle d’une place où des avoirs pouvaient rester peu visibles pour les administrations étrangères. Cette image s’est fortement érodée avec le renforcement des standards internationaux, la pression de l’OCDE et les réformes fiscales adoptées pour aligner la Suisse sur les attentes en matière de transparence.

Le changement ne signifie pas que la Suisse aurait perdu son attractivité. Elle conserve des atouts importants: stabilité institutionnelle, sécurité juridique, qualité de l’administration, proximité avec les entreprises. Mais l’attractivité fiscale ne peut plus être confondue avec la dissimulation. Une société qui s’installe dans un canton à fiscalité compétitive doit pouvoir démontrer qu’elle y exerce une activité réelle, avec une organisation, des décisions, des risques et une substance économique cohérents.

Dans le langage fiscal suisse, il faut aussi distinguer plusieurs notions souvent mélangées. La soustraction fiscale vise l’omission d’éléments imposables dans une déclaration. La fraude fiscale suppose l’usage de moyens frauduleux, par exemple des documents falsifiés, pour tromper l’autorité. L’évasion fiscale, elle, se situe dans un registre différent: elle renvoie à l’utilisation de formes juridiques en apparence légales, mais artificielles, dans le but déterminant de réduire l’impôt. Selon la présentation juridique reprise par Juriup, cette dernière logique est traitée comme un abus de droit et conduit principalement à un redressement fiscal plutôt qu’à une sanction pénale.

Pour les dirigeants de PME, cette distinction n’est pas théorique. Un montage peut être juridiquement formalisé, inscrit dans des contrats et comptabilisé, tout en posant problème si son objectif fiscal apparaît comme dominant et s’il ne correspond pas à une réalité économique. Le risque n’est donc pas seulement de «mal déclarer», mais de ne pas pouvoir justifier la logique d’ensemble.

Le coût caché des montages artificiels pour les entreprises

Les estimations citées dans le dossier de recherche indiquent que l’évasion fiscale coûterait à la Suisse environ 5,3 milliards de francs par an selon l’OCDE, dont environ 840 millions liés à l’évasion fiscale d’entreprises vers l’étranger et 4,46 milliards à des particuliers fortunés transférant leurs fonds vers des paradis fiscaux. Ces chiffres donnent un ordre de grandeur du sujet: il ne s’agit pas seulement d’un débat moral ou politique, mais d’un enjeu budgétaire et concurrentiel.

Pour une PME qui paie ses impôts normalement, l’évasion fiscale d’autres acteurs crée une distorsion. Une entreprise qui réduit artificiellement sa charge fiscale peut dégager davantage de marge, investir plus agressivement ou proposer des prix plus bas. Mais cette stratégie devient fragile lorsque l’administration conteste la structure. Le redressement fiscal peut alors toucher la trésorerie, les réserves, les covenants bancaires, voire la valeur de l’entreprise en cas de vente.

L’exemple du milliardaire français Pierre Castel, mentionné par swissinfo.ch, illustre la capacité des autorités à remettre en question des situations à fort enjeu: en juillet 2022, la Chambre administrative de la Cour de justice de Genève a ordonné un redressement fiscal de 410 millions de francs suisses. Même si ce cas ne concerne pas une PME ordinaire, il rappelle une réalité importante: les autorités fiscales examinent la substance des situations et pas seulement leur habillage juridique.

Dans une entreprise plus modeste, le sujet peut prendre des formes beaucoup plus quotidiennes: rémunération d’un dirigeant, facturation entre une société suisse et une entité étrangère, prêt entre actionnaire et société, redevance de marque, frais de management, choix d’un canton de siège ou détention d’actifs dans une structure séparée. Ces décisions peuvent être parfaitement légitimes. Mais elles doivent être documentées, cohérentes avec l’activité et défendables en cas de contrôle.

La concurrence fiscale cantonale reste légale, mais elle se documente

La Suisse conserve une concurrence fiscale interne marquée entre cantons. Le portail PME de la Confédération donne un exemple parlant: pour une société anonyme avec un capital de 2 millions de francs et un bénéfice net de 240’000 francs en 2021, la charge fiscale atteignait 51’856 francs à Bellinzone, contre 28’910 francs à Stans, dans le canton de Nidwald. Le même portail indique également que des cantons de Suisse centrale affichaient en 2024 des taux d’imposition effectifs pour les entreprises entre 9,8% et 11%.

Ces différences ne sont pas illégitimes en soi. Le fédéralisme fiscal suisse permet aux cantons de se positionner différemment. Une entreprise peut donc comparer les charges fiscales, évaluer l’impact sur son bénéfice net et choisir un lieu d’implantation adapté à sa stratégie. Mais la logique a changé: un siège ne doit pas être une simple boîte aux lettres fiscale. Plus l’économie réelle de l’entreprise est mobile ou internationale, plus il devient important de démontrer où se prennent les décisions, où travaillent les collaborateurs, où sont supportés les risques et où sont conclus les contrats essentiels.

Pour une fiduciaire, cela signifie que la planification fiscale ne se limite plus au calcul du taux le plus favorable. Elle suppose une lecture globale: gouvernance, comptabilité analytique, contrats, salaires, assurances sociales, TVA et organisation opérationnelle. Un déménagement de siège ou la création d’une société sœur dans un autre canton peut avoir des effets fiscaux, mais aussi des implications en matière d’affiliation sociale, de registre du commerce, de bail, de gestion des salaires et de relation bancaire.

La réforme fiscale suisse adoptée sous le nom de RFFA en 2019, mentionnée dans le dossier de recherche, s’inscrit dans cette logique d’adaptation aux normes internationales de l’OCDE et d’harmonisation de l’imposition des entreprises. Pour les PME, le message est clair: les solutions fiscales doivent s’intégrer dans un cadre économique solide, et non reposer sur des privilèges opaques ou des structures difficilement explicables.

Prix de transfert: la transparence descend dans la vie des PME

Le durcissement de l’environnement fiscal international ne vise pas uniquement les multinationales. Les grands groupes sont les premiers concernés par les standards comme BEPS 2.0, initiative de l’OCDE, mais les PME peuvent être touchées directement ou indirectement. Le dossier de recherche cite des analyses selon lesquelles des implications pour les PME suisses sont attendues dès 2025, notamment en matière de documentation des prix de transfert et de reporting élargi.

Les prix de transfert sont les prix appliqués entre entités liées: par exemple lorsqu’une société suisse facture des services de direction à une filiale étrangère, achète des marchandises à une société du même groupe ou rémunère l’usage d’une marque. L’administration fiscale attend que ces prix correspondent à ce que des entreprises indépendantes auraient accepté dans des circonstances comparables. C’est le principe de pleine concurrence.

Dans la pratique, une PME familiale peut se croire éloignée de ces sujets. Pourtant, il suffit d’une société de distribution dans un pays voisin, d’un centre administratif en Suisse ou d’un actionnaire qui détient plusieurs entités pour que la question apparaisse. Si les marges sont concentrées dans une société faiblement imposée sans justification opérationnelle, le risque fiscal augmente. À l’inverse, une documentation préparée à temps permet de montrer la logique des flux, la répartition des fonctions et la réalité des risques assumés par chaque entité.

Les exigences évoquées dans le dossier portent notamment sur une documentation détaillée, des descriptions des fonctions exercées, des études de comparabilité et une cohérence accrue entre déclarations fiscales et reporting financier. Pour une PME, cela peut sembler lourd. Mais attendre un contrôle pour reconstituer les preuves est souvent plus coûteux que de structurer les informations au fil de l’eau.

Les fournisseurs de grands groupes peuvent aussi être concernés sans appartenir eux-mêmes à un groupe international. Un client soumis à des obligations de reporting plus strictes peut demander davantage d’informations à ses prestataires: localisation des activités, conditions contractuelles, politique de prix, données de facturation ou justification de certains flux. Cette pression peut se répercuter dans les contrats, les délais de paiement, les audits fournisseurs et les exigences de conformité.

La bonne planification fiscale devient une question de gestion

Dans ce contexte, la fiscalité ne peut plus être traitée comme une opération de fin d’année. Elle devient un élément de pilotage. La comptabilité doit refléter la réalité économique, les contrats doivent correspondre aux prestations effectivement rendues, et les déclarations fiscales doivent pouvoir être rapprochées des comptes annuels, de la TVA et des flux bancaires.

Une PME prudente aura intérêt à revoir périodiquement ses schémas sensibles: relations avec les actionnaires, prêts intragroupe, rémunération des dirigeants, frais refacturés, commissions, licences, loyers internes ou répartition des charges communes. L’objectif n’est pas de renoncer à toute optimisation. Il est de distinguer une organisation efficace et défendable d’un montage dont la justification économique serait trop faible.

Quelques réflexes sont particulièrement utiles. Formaliser les décisions importantes, conserver les contrats signés, documenter les méthodes de calcul, vérifier la cohérence entre salaires et fonctions réelles, et anticiper les conséquences fiscales avant une restructuration. Dans les groupes, même petits, il est aussi recommandé de clarifier qui décide, qui supporte le risque commercial, qui détient les actifs clés et qui emploie les personnes nécessaires à l’activité.

La TVA mérite également une attention particulière. Des prestations entre sociétés liées, des refacturations de frais ou des livraisons transfrontalières peuvent avoir des effets différents selon la nature de l’opération. Une structure fiscalement acceptable en impôt direct peut encore soulever des questions de TVA si les factures, les justificatifs ou le traitement comptable ne sont pas alignés. Là encore, l’analyse doit se faire au cas par cas.

La fin du cliché de la Suisse refuge pour évadés fiscaux ne signe donc pas la fin de la compétitivité fiscale suisse. Elle impose plutôt une discipline nouvelle: moins de zones grises, plus de substance, plus de preuves. Pour les dirigeants, c’est une contrainte, mais aussi une protection. Une entreprise capable d’expliquer clairement son modèle fiscal, sa chaîne de valeur et ses choix d’implantation réduit le risque de mauvaises surprises et renforce sa crédibilité auprès des banques, des investisseurs, des autorités et de ses partenaires commerciaux.

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