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Fiscalité de l’innovation: la Suisse peut-elle rattraper?

Tax Manager · Fiduciaire Lausanne

Fiscalité de l’innovation: la Suisse peut-elle rattraper?

La Suisse reste un pays apprécié pour sa stabilité, son droit prévisible et son tissu d’entreprises innovantes. Mais sur un point devenu central dans la compétition internationale, l’incitation fiscale à la recherche et développement, elle ne tirerait pas pleinement parti des nouvelles marges de manœuvre ouvertes par l’OCDE. Selon un article du Temps, Singapour et les Etats-Unis proposent aujourd’hui des dispositifs plus attractifs pour les activités de R&D.

Pour une PME suisse, le sujet peut sembler réservé aux multinationales. Il ne l’est pas. Dès qu’une entreprise développe un produit, améliore un procédé, mobilise des ingénieurs, réalise des tests ou protège une technologie, la fiscalité de l’innovation influence le coût réel de ses projets. Elle peut peser sur le choix d’investir en Suisse, de recruter, de documenter une activité de développement ou de localiser certains travaux dans un autre pays.

La compétition fiscale se déplace vers les dépenses d’innovation

Pendant longtemps, l’attractivité fiscale des entreprises a souvent été résumée au taux d’impôt sur le bénéfice. Cette lecture devient trop courte. Dans l’économie de l’innovation, l’enjeu porte aussi sur la manière dont un pays traite les dépenses engagées avant même qu’un bénéfice apparaisse: salaires de développeurs, essais, prototypes, logiciels, infrastructures de test, recours à l’intelligence artificielle ou travaux de laboratoire.

Le mécanisme au cœur du débat est la super-déduction R&D. Dans son principe, il s’agit d’autoriser une entreprise à déduire fiscalement davantage que le coût comptable effectivement supporté pour certaines dépenses de recherche et développement. L’objectif est de réduire le coût net de l’innovation et d’encourager les entreprises à effectuer ces travaux sur le territoire concerné. Pour une fiduciaire, cela signifie une chose très concrète: la qualification et la documentation des dépenses deviennent aussi importantes que le montant de la facture.

D’après Le Temps, l’OCDE autorise depuis janvier 2026 de nouvelles incitations fiscales, désignées comme Qualified Tax Incentives, en faveur d’entreprises ayant une présence réelle dans le pays, par exemple au moyen d’employés ou de sites de production. Le cadre mentionné par l’article vise notamment les activités de R&D effectuées localement, avec certaines limites concernant les coûts pouvant être pris en compte.

Cette évolution change le débat pour les entreprises suisses. Les Etats ne se contentent plus d’afficher un taux nominal compétitif: ils cherchent à attirer les fonctions à forte valeur ajoutée. Or ces fonctions exigent souvent des profils qualifiés, des investissements lourds, une planification de long terme et une gestion stricte des risques fiscaux.

Super-déduction et patent box: deux outils, deux logiques

La Suisse dispose déjà d’instruments fiscaux liés à l’innovation. Selon les extraits du Temps, deux outils sont actuellement utilisés: la super-déduction de 50% des frais de R&D et la patent box, qui permet de défiscaliser certains revenus issus de la propriété intellectuelle. Les deux mécanismes ne poursuivent pas exactement le même objectif.

La super-déduction agit au moment des dépenses. Elle soutient l’effort de développement lorsqu’une entreprise engage des coûts pour créer ou améliorer une technologie, un produit ou un procédé. Pour une PME, c’est souvent la phase la plus sensible: la trésorerie est mobilisée, les ventes ne sont pas encore garanties, et les équipes doivent absorber une charge de travail qui ne se traduit pas immédiatement en chiffre d’affaires.

La patent box intervient plutôt du côté des revenus. Elle vise les bénéfices liés à des droits de propriété intellectuelle. Dans la pratique, elle suppose de pouvoir relier correctement des revenus à des actifs immatériels éligibles. Cela implique une comptabilité analytique solide, une traçabilité des projets et une compréhension fine des liens entre la technologie développée, les droits protégés et les recettes commerciales.

Selon les professeurs Robert Danon et Pascal Hinny, cités par Le Temps, la Suisse aurait toutefois mis davantage en avant la patent box, alors qu’au niveau international la super-déduction et le crédit d’impôt en faveur de la R&D occupent une place plus centrale. Leur analyse souligne aussi que la super-déduction suisse est facultative et assortie de conditions jugées plus restrictives que dans d’autres pays, tandis que la patent box est obligatoire mais aurait perdu en attractivité.

Pour les PME, cette distinction est déterminante. Toutes les entreprises innovantes ne disposent pas d’une propriété intellectuelle structurée ou de revenus déjà rattachables à un brevet ou à un droit comparable. En revanche, beaucoup supportent des coûts de développement bien avant de pouvoir monétiser leur innovation. Un dispositif plus lisible et plus large sur les dépenses pourrait donc concerner un cercle d’entreprises plus varié, y compris des sociétés industrielles, des prestataires technologiques ou des entreprises actives dans la transformation numérique.

Pourquoi les cantons ne jouent pas tous la même carte

La fiscalité suisse des entreprises repose sur un équilibre délicat entre Confédération et cantons. Cet aspect est souvent perçu comme technique, mais il influence directement l’accès des PME aux instruments d’allègement fiscal. Selon Le Temps, les auteurs de l’avis de droit recommandent de rendre la super-déduction obligatoire en Suisse, tandis que la patent box deviendrait facultative.

L’article relève aussi que des améliorations seraient déjà possibles au niveau cantonal dans le droit actuel. Les cantons pourraient notamment définir plus largement les activités de R&D et d’innovation ou simplifier les exigences documentaires. Pour une entreprise, cette marge d’interprétation peut faire une vraie différence: un projet accepté dans un canton pourrait être apprécié plus strictement dans un autre, selon la pratique administrative et la manière dont le dossier est préparé.

Un point institutionnel pèse toutefois sur les incitations cantonales: la péréquation financière. Selon les extraits fournis, celle-ci ne reconnaît pas la super-déduction, ce qui peut pénaliser un canton qui accorde cet avantage à ses entreprises dans le calcul de la péréquation. L’article indique que ce mécanisme ferait partie des raisons pour lesquelles 16 cantons pourraient déjà faire davantage. Bâle-Ville, Glaris, Uri, Nidwald et Lucerne figureraient parmi les cantons moins bien positionnés dans l’étude, tandis que Genève appliquerait la loi de manière très rigide.

Pour une fiduciaire, cette hétérogénéité appelle une approche pragmatique. Avant de promettre un avantage fiscal à un client, il faut examiner la pratique cantonale, la nature du projet, les coûts concernés et la qualité de la documentation. La question n’est pas seulement de savoir si une entreprise « fait de la R&D », mais si elle peut le démontrer avec des éléments cohérents: objectifs techniques, incertitudes rencontrées, personnel impliqué, livrables, temps consacré, factures et décisions internes.

Les pistes de réforme qui parleraient aux PME

Les propositions rapportées par Le Temps vont dans plusieurs directions. La première consiste à élargir les dépenses déductibles au-delà des seuls salaires des chercheurs. Les auteurs cités évoquent notamment les laboratoires, les infrastructures de tests ou les dépenses liées à l’intelligence artificielle. Cette piste répond à une réalité bien connue des entreprises: l’innovation ne se limite pas au coût salarial d’une équipe de recherche.

Une PME qui développe une nouvelle solution peut devoir acheter du matériel, faire réaliser des essais externes, louer des équipements, constituer un environnement de test, documenter des données ou intégrer des outils numériques avancés. Si le droit fiscal ne reconnaît qu’une partie étroite de ces coûts, l’effet incitatif reste limité. A l’inverse, un périmètre plus complet peut mieux refléter l’économie réelle d’un projet.

La deuxième piste vise le plafond des frais déductibles. D’après l’article, le système actuel est limité à 50% des frais de personnel, avec un surplus de 35%, soit 67,5% au total, alors que certains pays autorisent jusqu’à 200%. Les professeurs cités estiment qu’une super-déduction élargie de manière substantielle pourrait permettre, pour des entreprises fortement actives en R&D, d’atteindre un taux d’imposition inférieur à 15%, proche de ce qui se pratiquerait aux Etats-Unis selon leur analyse.

La troisième piste serait d’introduire une super-déduction R&D au niveau de l’impôt fédéral également. L’article du Temps relève que cette idée est liée à l’utilisation de la part de 25% de l’impôt complémentaire national que la Constitution impose à la Confédération d’investir pour renforcer l’attractivité économique du pays. Pour les entreprises, une mesure fédérale aurait l’avantage potentiel d’une plus grande cohérence, même si son application devrait être précisée et coordonnée avec les cantons.

Les auteurs insistent aussi sur un point important: ces aménagements devraient être accessibles à toutes les entreprises, et pas uniquement aux multinationales visées par l’impôt minimum mondial de 15% prévu par l’OCDE. Pour le tissu économique suisse, c’est essentiel. Une PME industrielle exportatrice, une start-up technologique ou un bureau d’ingénierie peuvent contribuer à l’innovation sans avoir la taille ni la structure d’un groupe international.

Ce qu’un dirigeant peut préparer sans attendre une réforme

Même si les réformes évoquées ne sont pas acquises, les entreprises peuvent déjà se préparer. Le premier réflexe consiste à identifier les projets qui comportent une vraie dimension de développement: amélioration d’un procédé, résolution d’un problème technique, création d’un prototype, automatisation complexe, intégration d’un outil numérique dans un environnement métier spécifique. Il ne s’agit pas de rebaptiser toutes les dépenses informatiques en R&D, mais de repérer les travaux qui méritent une analyse fiscale.

Le deuxième réflexe est comptable. Une entreprise qui ne distingue pas ses projets, ses coûts, ses collaborateurs impliqués et ses dépenses externes aura de la peine à faire valoir un traitement fiscal favorable, même si le droit devient plus généreux. Une comptabilité analytique simple, des centres de coûts par projet, des feuilles de temps raisonnablement documentées et une conservation rigoureuse des contrats et factures peuvent faire la différence lors d’un contrôle ou d’une demande d’éclaircissement.

Le troisième réflexe concerne la gouvernance. Les décisions d’innovation devraient être documentées au moment où elles sont prises: pourquoi le projet est lancé, quelles incertitudes existent, quelles étapes sont prévues, quels résultats sont attendus. Cette documentation n’est pas seulement utile au fisc. Elle aide aussi le dirigeant à piloter le budget, mesurer les écarts, arbitrer entre recrutement interne et sous-traitance, et discuter avec des investisseurs ou des partenaires.

Enfin, il faut éviter les conclusions automatiques. Les règles applicables varient selon le canton, le profil de l’entreprise, la nature des dépenses et la structure du groupe. Une PME active dans plusieurs cantons ou à l’international devra aussi examiner les prix de transfert, la localisation des fonctions, la propriété des droits immatériels et la cohérence entre substance économique et bénéfices déclarés.

La discussion sur l’attractivité fiscale suisse n’est donc pas un débat abstrait entre experts. Elle touche au prix concret de l’innovation, à la localisation des emplois qualifiés et à la capacité des PME à transformer leurs idées en marges durables. Dans un environnement où d’autres places économiques affûtent leurs incitations, la Suisse devra choisir si elle veut rester prudente au risque de perdre du terrain, ou adapter ses instruments sans sacrifier la sécurité juridique qui fait aussi sa force.

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