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Nucléaire: le risque emploi qui inquiète les PME

Tax Manager · Fiduciaire Lausanne

Nucléaire: le risque emploi qui inquiète les PME

Le débat sur le retour au nucléaire en Suisse n’est plus seulement une affaire de politique énergétique. Il touche désormais le carnet de commandes des installateurs solaires, des bureaux techniques, des entreprises de rénovation et, par ricochet, la planification du personnel dans de nombreuses PME.

Une étude de la Haute école zurichoise des sciences appliquées, mandatée par la Fondation suisse de l’énergie, estime qu’une nouvelle orientation en faveur de l’atome pourrait menacer jusqu’à 16'000 emplois dans les renouvelables et la construction. Ce chiffre, contestable comme toute projection, doit être lu avec prudence. Mais il met le doigt sur une réalité très concrète pour les dirigeants: l’incertitude réglementaire peut suffire à retarder des investissements, donc à freiner des ventes, des engagements et des projets déjà budgétés.

Un signal politique qui peut déjà geler des commandes

Depuis l’acceptation de la Stratégie énergétique 2050 en 2017, la Suisse interdit la construction de nouvelles centrales nucléaires, tout en maintenant les installations existantes. Le dossier a toutefois changé de dimension: en juin 2026, le Conseil national s’est prononcé en faveur de la levée de cette interdiction, tout en demandant des clarifications sur le financement. Selon Le Temps, le parlement a adopté le contre-projet indirect du Conseil fédéral à l’initiative «Stop au black-out, De l’électricité pour tous en tout temps», et une coalition réunissant notamment les Vert·e·s, le PS et le PVL a lancé un référendum.

Pour une PME, le point central n’est pas de savoir si une centrale sera effectivement construite demain. Le risque immédiat vient plutôt du signal envoyé au marché. Lorsqu’une politique publique devient incertaine, les propriétaires immobiliers, les communes, les entreprises industrielles et les investisseurs peuvent différer leurs décisions: attendre de nouvelles règles, repousser une installation photovoltaïque, revoir un projet d’assainissement énergétique, renégocier un calendrier de chantier.

Cette attente se traduit vite dans la gestion d’entreprise. Un installateur qui prévoyait d’engager, une entreprise de construction qui comptait sur des mandats de rénovation, ou un bureau d’ingénieurs qui avait dimensionné ses équipes sur la base d’un portefeuille énergétique peuvent devoir revoir leur budget. Les effets ne sont pas seulement commerciaux: ils touchent les salaires, la trésorerie, les acomptes fournisseurs, les charges sociales et la capacité à financer du matériel.

Les emplois solaires et du bâtiment au cœur de l’alerte

L’étude citée par Blick et Le Temps chiffre le risque de manière précise. La simple levée de l’interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires pourrait, selon ses auteurs, mettre en péril entre 5'800 et 9'500 emplois au cours des cinq prochaines années, et jusqu’à 10'600 emplois sur dix ans. Si une centrale supplémentaire était planifiée ou construite, le nombre d’emplois menacés atteindrait entre 10'000 et 16'000 sur dix ans.

Les secteurs exposés ne se limitent pas aux panneaux solaires. Le Temps mentionne aussi la domotique et la rénovation énergétique des bâtiments. Pour le solaire, l’étude anticipe une chute du nombre d’équivalents plein temps de 64% d’ici 2035 par rapport à un scénario sans nouvelle centrale, de 20'700 à 7'400 postes.

Pour une fiduciaire ou un responsable financier, ces projections ne doivent pas être traitées comme une prévision comptable certaine. Elles servent plutôt de scénario de stress. Que se passe-t-il si les commandes baissent, si les délais de décision s’allongent, si les clients demandent davantage de flexibilité contractuelle? Dans les PME de services techniques, une variation de charge se transforme rapidement en problème d’occupation du personnel. Les salaires restent dus, les assurances sociales suivent la masse salariale, les véhicules et machines doivent être amortis, et les loyers d’atelier ne disparaissent pas avec le ralentissement des mandats.

La question de l’emploi est aussi qualitative. Les auteurs de l’étude ZHAW estiment que les postes créés par un projet nucléaire ne compenseraient pas ceux qui seraient perdus ou non créés dans le photovoltaïque et le bâtiment. Leur argument: le nucléaire ferait davantage appel à des technologies et compétences importées, alors que le solaire et la rénovation reposent plus largement sur des entreprises régionales. Pour un tissu de PME, cette distinction est essentielle: un emploi local lié à l’installation, à la maintenance ou à l’assainissement d’immeubles irrigue directement les sous-traitants, les fournisseurs et les commerces de proximité.

Le contre-argument économique des partisans de l’atome

Le débat ne se résume toutefois pas à une opposition entre emplois perdus et emplois sauvés. Les partisans du nucléaire mettent aussi en avant une chaîne de valeur industrielle. Une analyse de BAK Economics pour economiesuisse estime que la construction d’une nouvelle centrale de type EPR, opérationnelle en 2050, générerait 1,6 milliard de francs de valeur ajoutée par an et créerait plus de 2'900 emplois en Suisse. La phase de construction représenterait, selon la même analyse, 7,4 milliards de francs de valeur ajoutée nationale, soit 51% du coût total du projet. Les recettes issues des impôts directs atteindraient 95 millions de francs par an durant l’exploitation.

Ces chiffres ouvrent une autre lecture pour les entreprises. Certaines PME pourraient trouver des opportunités dans le génie civil, la sécurité, la logistique, la maintenance, l’ingénierie, les contrôles techniques, l’informatique industrielle ou les services de support. Une grande infrastructure attire généralement une constellation de sous-traitants, avec des exigences élevées en matière de qualité, de documentation, de conformité et de traçabilité.

Mais ces marchés ne sont pas accessibles à toutes les entreprises. Une PME habituée aux installations solaires chez des particuliers ou aux rénovations d’immeubles n’a pas automatiquement les certifications, les références ou la capacité financière pour entrer dans une filière nucléaire. Les délais de paiement, les garanties, les assurances, les exigences contractuelles et la dépendance à un donneur d’ordre majeur peuvent modifier le profil de risque. Avant de viser ce type de mandat, une analyse de marge complète est nécessaire: coûts administratifs, mobilisation de personnel qualifié, investissements en formation, immobilisation de trésorerie et risques de pénalités.

Budgets 2026 et après: intégrer l’incertitude sans paniquer

Pour les PME actives dans les renouvelables, le bâtiment ou l’efficacité énergétique, l’enjeu immédiat consiste à ne pas bâtir un budget sur une seule trajectoire politique. Un plan financier prudent peut intégrer plusieurs scénarios: maintien du rythme actuel des commandes, ralentissement progressif, report de projets publics ou privés, ou au contraire accélération en cas de rejet politique du retour au nucléaire.

Sur le plan comptable, cela implique de suivre de près les indicateurs avancés: offres envoyées mais non signées, taux de conversion, demandes de report, annulations, niveau des acomptes, délais d’encaissement. Une baisse de commandes ne se voit pas toujours immédiatement dans le chiffre d’affaires si les chantiers en cours sont encore nombreux. Elle apparaît d’abord dans le pipeline commercial, puis dans la planification du personnel, avant de toucher la trésorerie.

La paie mérite une attention particulière. Avant d’engager durablement, une entreprise devrait vérifier si la charge de travail repose sur des mandats fermes ou sur des intentions de clients. Les contrats temporaires, les heures supplémentaires, la sous-traitance et la formation interne peuvent offrir une certaine souplesse, mais chaque solution a des conséquences en droit du travail, en assurances sociales et en organisation. En cas de ralentissement marqué, des instruments comme la réduction de l’horaire de travail peuvent entrer en discussion, mais leur admissibilité doit toujours être examinée selon la situation concrète.

Les indépendants sont eux aussi concernés. Un installateur, un conseiller énergétique ou un architecte spécialisé dans l’assainissement peut dépendre d’un flux régulier de petits mandats. Si les clients attendent l’issue d’un référendum ou de nouvelles décisions fédérales, le risque n’est pas seulement une baisse du revenu annuel: c’est le décalage entre charges fixes et encaissements. Dans ce contexte, une réserve de liquidités, un suivi strict des débiteurs et des conditions d’acompte claires deviennent des outils de pilotage, pas de simples détails administratifs.

Subventions, fiscalité et investissements: le nerf de la guerre

L’étude ZHAW évoque aussi un possible effet sur les programmes de rénovation des bâtiments, en raison d’une pression politique accrue sur les subventions destinées à l’efficacité énergétique. Pour les entreprises, cela ajoute une couche d’incertitude: de nombreux projets de rénovation reposent sur une combinaison de motivation économique, d’obligations techniques et d’aides publiques. Si les clients craignent une modification des soutiens, ils peuvent avancer un projet pour sécuriser les conditions actuelles ou, au contraire, attendre une clarification.

Du côté des fiduciaires, il faut donc accompagner les décisions d’investissement avec méthode. Acheter du matériel, renforcer une équipe ou louer de nouveaux locaux peut se justifier si les commandes sont solides. Mais lorsque le marché dépend fortement du cadre énergétique, l’entreprise devrait documenter ses hypothèses et garder une marge de manœuvre. Les choix d’amortissement, le financement bancaire, la TVA sur les investissements et la planification des acomptes fiscaux doivent rester cohérents avec des prévisions réalistes, et non avec le seul scénario le plus favorable.

Le débat nucléaire illustre enfin une question plus large: la politique énergétique est devenue un facteur de gestion d’entreprise. Elle influence les débouchés, les qualifications recherchées, la valeur des stocks, les besoins de financement et les perspectives d’emploi. Que l’on soit favorable ou opposé à l’atome, une PME ne peut pas ignorer ce risque de transition.

La prudence consiste donc à transformer le débat national en tableaux de bord internes: quels mandats dépendent directement du solaire ou de la rénovation énergétique? Quels clients sont sensibles aux subventions? Quelle part du chiffre d’affaires pourrait être reportée? Quels postes sont indispensables, lesquels doivent rester flexibles? Les réponses varieront selon le canton, le métier et la structure de coûts. Mais une chose est déjà claire: avant même qu’une nouvelle centrale ne sorte de terre, le retour au nucléaire peut peser sur les décisions économiques des entreprises suisses.

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