L’approvisionnement reste assuré, mais les coûts demeurent sous pression
L’approvisionnement de la Suisse en produits pétroliers est assuré pour l’instant, mais la guerre en Iran a déjà déplacé le centre de gravité du risque économique. Selon l’Approvisionnement économique du pays, les produits pétroliers et le pétrole brut destinés au marché suisse restent disponibles et les moyens de transport peuvent être utilisés. Pour les entreprises, le message n’est donc pas à la panique. Il est à la préparation.
Le point sensible se situe moins dans une rupture immédiate que dans l’accumulation de tensions: navigation ralentie dans le détroit d’Ormuz, demande européenne élevée, contraintes logistiques sur le Rhin, disponibilité des navires, performance du rail, raffineries affectées par la canicule ou par des travaux. Pour une PME suisse, cela peut se traduire par des coûts énergétiques plus volatils, des délais de livraison plus fragiles et des marges plus difficiles à défendre.
Pas de pénurie annoncée, mais une visibilité courte sur les carburants
Dans son appréciation, l’Approvisionnement économique du pays indique que les produits pétroliers et le pétrole brut nécessaires au marché suisse sont actuellement disponibles. En partant du principe que les commandes des importateurs seront livrées comme prévu, l’approvisionnement devrait être assuré jusqu’à fin juillet pour tous les produits pétroliers. L’autorité précise toutefois qu’il n’est pas possible de se prononcer avec certitude sur le mois d’août, car la planification du marché pétrolier pour le mois suivant intervient dans la deuxième quinzaine du mois en cours.
Cette formulation mérite d’être lue correctement. Dire que l’approvisionnement est assuré jusqu’à fin juillet ne signifie pas qu’une pénurie commencerait ensuite. Cela signifie que la visibilité opérationnelle est limitée, dans un marché où les cargaisons, les prix, les disponibilités portuaires et les itinéraires de transport se réorganisent en permanence. C’est une nuance importante pour les directions financières: le risque à intégrer dans les budgets n’est pas seulement la disponibilité physique d’un produit, mais aussi son prix et le délai auquel il arrive.
Le détroit d’Ormuz reste au cœur du problème. Après la signature d’une déclaration d’intention irano-américaine prévoyant des négociations de paix dans les 60 jours, ce passage est au moins partiellement rouvert à la navigation. Mais les attaques répétées contre des navires maintiennent le trafic à un niveau nettement inférieur à celui d’avant-guerre, selon l’AEP. Or un navire commercial parti du golfe Persique met plusieurs semaines à atteindre un port européen, avant même que commence la distribution fine de sa cargaison. Même si la situation politique s’améliorait, la normalisation logistique ne serait donc pas instantanée.
L’AEP relève aussi que certaines infrastructures énergétiques de la région en guerre ont été fortement endommagées, notamment des installations de gaz liquéfié. Les réparations pourraient prendre des mois, voire des années. Pour les entreprises suisses, cela rappelle une réalité souvent oubliée: l’approvisionnement national dépend de chaînes internationales longues, spécialisées et vulnérables. La Suisse peut disposer de réserves, de mécanismes de crise et d’acteurs expérimentés; elle ne peut pas s’extraire des marchés mondiaux.
Essence, diesel, mazout: le risque se lit déjà dans les prix
La première conséquence pour les PME se voit dans les coûts. Selon les données relayées par PME.ch, les prix mondiaux du pétrole brut Brent et WTI ont progressé de 17 à 18% depuis le début du conflit, avec un effet sur les prix à la pompe en Suisse: le litre de sans plomb 95 est passé en moyenne de 1,64 à 1,72 franc. Pour une entreprise de transport, un artisan avec plusieurs véhicules, une société de maintenance ou un commerce dépendant de livraisons fréquentes, ce type de mouvement peut rapidement peser sur le résultat.
L’AEP souligne cependant un point essentiel: son mandat porte sur l’approvisionnement en cas de pénurie, pas sur le contrôle des prix. Si la Confédération libère des réserves obligatoires, les produits ne sont pas vendus à un tarif préférentiel fixé par l’État. Ils sont écoulés sur le marché par les canaux habituels, aux prix de marché. Les exploitants de stations-services continuent donc à fixer leurs prix selon les mécanismes ordinaires. Pour une PME, cela signifie qu’une éventuelle intervention publique peut soutenir la disponibilité, sans garantir une baisse de la facture.
Les réserves obligatoires constituent le filet de sécurité suisse. Elles sont destinées à combler ou à atténuer une pénurie grave. En général, leur couverture théorique est de trois à quatre mois. L’AEP précise que les réserves obligatoires de kérosène couvrent actuellement environ 83 jours, contre 90 jours prévus, tandis que les volumes de mazout, d’essence et de diesel sont supérieurs aux valeurs cibles. Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence: ils reposent sur l’hypothèse théorique d’une absence totale d’importations et d’une consommation inchangée. Or l’expérience montre que les importations peuvent souvent se poursuivre, même de manière limitée, et que la consommation tend à baisser en période de pénurie.
Pour les responsables administratifs et financiers, la leçon pratique est claire: les budgets énergétiques ne devraient pas être traités comme une ligne stable. Il peut être utile de revoir les hypothèses de trésorerie, d’identifier les contrats sensibles aux prix du carburant, de vérifier les clauses d’indexation avec les clients et les fournisseurs, et de documenter les surcoûts. Ce travail n’est pas spectaculaire, mais il peut éviter que la hausse des charges ne soit découverte trop tard, au moment de la clôture intermédiaire ou de la renégociation bancaire.
La logistique européenne devient le maillon à surveiller de près
La guerre en Iran n’est pas le seul facteur de tension. L’AEP mentionne aussi des éléments européens qui influencent directement l’approvisionnement suisse: sécheresse, bas niveau des eaux du Rhin, disponibilité des navires, performance du rail, restrictions dans les raffineries liées à la canicule ou à des travaux de maintenance. Aucun de ces facteurs ne provoque actuellement de restriction impactant l’approvisionnement, mais l’autorité avertit que la situation pourrait changer rapidement, en particulier pour l’essence et le diesel.
Le Rhin, le rail, les raffineries et les ports forment un système. Quand l’un de ces maillons ralentit, la pression se déplace vers les autres. Une entreprise suisse qui dépend de matières premières, de composants industriels ou de produits importés peut subir les effets indirects d’un marché pétrolier tendu même si elle n’achète pas elle-même de pétrole. Les transporteurs répercutent leurs coûts, les fournisseurs rallongent leurs délais, les stocks de sécurité deviennent plus chers à constituer.
Dans ce contexte, la gestion des achats mérite de remonter d’un cran dans les priorités de direction. Il ne s’agit pas nécessairement de surstocker, ce qui immobilise de la trésorerie et peut créer d’autres risques. Il s’agit plutôt de cartographier les dépendances critiques: quels produits viennent de loin, lesquels n’ont qu’un fournisseur, quelles livraisons sont indispensables à la production, quels clients seraient affectés en premier par un retard. Une PME peut aussi demander à ses fournisseurs des informations plus fréquentes sur les délais, ou prévoir des scénarios simples de remplacement lorsque cela est possible.
L’AEP rappelle par ailleurs que la Suisse n’est pas liée par la solidarité énergétique de l’Union européenne, puisqu’elle n’en est pas membre. Elle reste toutefois intéressée à une coordination européenne, les chaînes d’approvisionnement et les marchés étant étroitement imbriqués. Pour les entreprises, cette phrase résume bien la position helvétique: le pays dispose de ses propres instruments, mais son économie fonctionne dans un espace logistique continental.
Électricité et gaz: l’hiver prochain entre dans les calculs
Le pétrole n’est pas le seul sujet. Selon le dossier de recherche, la Commission fédérale de l’électricité a signalé que la guerre en Iran crée des incertitudes sur la disponibilité du gaz, ce qui pourrait peser sur la stabilité de l’approvisionnement électrique en Suisse pour l’hiver prochain. L’Association des entreprises électriques suisses a également exprimé des préoccupations liées à la disponibilité du gaz et à la sécurité de l’approvisionnement électrique.
Le lien entre gaz et électricité n’est pas toujours visible pour une PME qui paie simplement sa facture énergétique. Pourtant, sur les marchés européens, le gaz peut jouer un rôle dans la production d’électricité et dans l’équilibre du système. Une tension sur le gaz peut donc se transmettre aux prix de l’électricité ou à la perception du risque d’approvisionnement. Pour les entreprises intensives en énergie, mais aussi pour les commerces, ateliers, bureaux et prestataires informatiques, cette incertitude complique la planification.
Les mesures les plus robustes sont souvent les plus prosaïques: analyser sa consommation, repérer les pics évitables, vérifier les contrats d’énergie, anticiper les renouvellements, discuter avec son fournisseur, et chiffrer l’effet d’une hausse sur les marges. Les entreprises qui disposent de processus sensibles, par exemple une production continue, une chaîne du froid ou des systèmes numériques critiques, ont intérêt à vérifier leurs plans de continuité. Ces démarches doivent être adaptées à chaque cas; elles ne remplacent pas un conseil spécialisé, mais elles donnent une base de discussion solide avec une fiduciaire, un énergéticien ou un assureur.
Neutralité, exportations et investissements: le risque dépasse la facture de carburant
La crise touche aussi les entreprises par le canal réglementaire. Le Conseil fédéral a examiné les implications du droit de la neutralité sur les exportations vers les États impliqués dans le conflit iranien. Le 20 mars 2026, il a décidé que l’exportation de matériel de guerre vers ces pays ne pouvait pas être autorisée pendant la durée du conflit. Les autorisations en cours et les exportations d’autres biens sont réexaminées régulièrement par un groupe d’experts interdépartemental afin de vérifier leur compatibilité avec le droit de la neutralité.
Pour la majorité des PME, ce point ne concerne pas les activités quotidiennes. Mais pour les entreprises exportatrices, les fournisseurs de composants techniques, les sous-traitants industriels ou les sociétés actives dans des chaînes sensibles, il invite à la prudence. La conformité ne se limite pas au produit final: elle peut impliquer l’usage prévu, le client, le pays de destination, les documents d’exportation et les engagements contractuels. Dans un environnement géopolitique mouvant, une vérification au cas par cas devient indispensable avant de promettre des délais ou de confirmer une commande internationale.
Le climat pèse également sur les décisions d’investissement. Selon le portail PME de la Confédération, l’indice Raiffeisen PMI PME a progressé de 1,5 point entre février et mars 2026 pour atteindre 55,0 points, mais le contexte géopolitique commence à freiner les projets d’investissement des PME suisses. C’est un signal typique des périodes d’incertitude: l’activité peut rester bien orientée, tandis que les directions retardent des dépenses, testent plusieurs scénarios ou exigent un retour sur investissement plus rapide.
La bonne réponse n’est pas forcément de tout suspendre. Elle consiste plutôt à distinguer les investissements qui renforcent la résilience — efficacité énergétique, diversification de fournisseurs, digitalisation des processus d’achat, outils de pilotage de trésorerie — de ceux qui augmentent la dépendance à une seule hypothèse de marché. Dans une PME, ce tri doit se faire avec des chiffres réalistes, en intégrant les coûts cachés: transport, énergie, stockage, financement du fonds de roulement, pénalités de retard et capacité à répercuter les hausses.
La guerre en Iran rappelle ainsi une évidence que les années de stabilité avaient parfois reléguée au second plan: l’approvisionnement n’est pas seulement une question de stocks, mais de temps, de prix, de contrats et de coordination. La Suisse dispose d’instruments pour amortir une pénurie, mais les entreprises restent en première ligne pour gérer leurs achats, leurs marges et leurs engagements. Dans les prochaines semaines, le bon réflexe sera moins d’anticiper le pire que de réduire les angles morts.
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