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Marché du travail suisse: quand l’inquiétude gagne les salariés

Tax Manager · Fiduciaire Lausanne

Marché du travail suisse: quand l’inquiétude gagne les salariés

Le marché du travail suisse reste solide en comparaison internationale, mais le climat a changé. Selon un sondage d’Employés Suisse relayé par 20 minutes et Econostrum, une personne salariée sur quatre s’inquiète désormais pour son poste. Plus frappant encore pour les directions d’entreprise: une personne sur dix juge très probable de perdre son emploi dans les douze prochains mois.

Pour les PME, ce n’est pas seulement un indicateur social. C’est un signal de gestion. L’inquiétude des équipes se traduit vite dans les discussions salariales, la fidélisation, l’absentéisme, la productivité, mais aussi dans la capacité à recruter. Le paradoxe suisse est là: le chômage progresse sur un an, tandis que de nombreuses entreprises peinent toujours à trouver les compétences dont elles ont besoin.

Le plein-emploi n’efface plus la peur du licenciement

Les derniers chiffres du Secrétariat d’État à l’économie donnent une image nuancée. En juin 2026, la Suisse comptait 137'751 chômeurs inscrits, pour un taux de chômage de 2,9%. Le nombre de chômeurs a reculé de 2'524 personnes par rapport au mois précédent, soit une baisse de 1,8%. Mais la comparaison annuelle raconte une autre histoire: par rapport à juin 2025, le chômage a augmenté de 10'874 personnes, soit 8,6%.

Cette évolution suffit à modifier les perceptions. Dans une économie habituée à un marché de l’emploi tendu, une hausse sur un an, même contenue, pèse davantage qu’elle ne le ferait dans un environnement déjà dégradé. Le ressenti des salariés se nourrit aussi des annonces de restructurations. Selon le sondage cité par 20 minutes, 29% des salariés déclarent avoir déjà vécu une restructuration dans leur entreprise. L’inquiétude serait plus marquée chez les moins de 30 ans que chez les plus de 55 ans.

La population en emploi continue pourtant d’augmenter légèrement. Au premier trimestre 2026, la Suisse comptait 5,351 millions de personnes en emploi, en hausse de 0,2% sur un an; en équivalents plein temps, la progression était de 0,3%. Mais le taux d’emploi des 15-64 ans a reculé de 79,8% à 79,3% entre le premier trimestre 2025 et le premier trimestre 2026. Autrement dit, le marché ne s’effondre pas, mais il devient moins confortable pour une partie des travailleurs.

Restructurations: les grands noms donnent le ton, les PME ressentent la pression

Les licenciements annoncés ces derniers mois ne concernent pas un seul secteur. Les sources citées mentionnent notamment UBS, Novartis, Sunrise, Takeda ou encore Siegwerk. À Bargen, dans le canton de Berne, cette dernière entreprise spécialisée dans les encres et les vernis doit supprimer 100 postes après la décision de transférer une partie de ses activités en Turquie, selon Econostrum.

Pour une PME suisse, ces annonces ont un effet qui dépasse les entreprises directement concernées. Elles modifient les anticipations. Les collaborateurs deviennent plus attentifs aux signaux faibles: gel des investissements, postes non remplacés, recours accru aux contrats à durée déterminée, projets reportés, pression sur les coûts. Même lorsqu’aucune mesure n’est prévue, un manque de communication interne peut laisser le terrain aux rumeurs.

L’industrie apparaît particulièrement exposée dans les sources disponibles. Econostrum relève que la force du franc renchérit la production suisse pour les clients étrangers, tandis que les tensions commerciales et les coûts élevés pèsent sur les marges. L’organisation Swissmem, citée par Econostrum, indiquait que l’industrie tech suisse comptait 322'900 salariés fin 2025, soit 6'600 de moins qu’un an auparavant. Elle avait qualifié 2025 d’« année perdue », avec un chiffre d’affaires pratiquement stable.

Le début de 2026 a apporté quelques signes meilleurs dans cette branche: les commandes ont progressé de 10,1% au premier trimestre et le chiffre d’affaires de 3,4%, selon les chiffres repris par Econostrum. Mais l’amélioration semble inégale. Les PME industrielles auraient vu leur chiffre d’affaires reculer de 1,8%. Pour les petites structures, cette différence compte: elles disposent souvent de moins de marge de manœuvre financière, de moins de diversification géographique et de moins de capacité à absorber un trou de commandes.

Le paradoxe suisse: plus de chômage, mais toujours des postes difficiles à pourvoir

Le ralentissement ne signifie pas que les entreprises peuvent recruter facilement. Au premier trimestre 2026, les entreprises ont annoncé 5,0% de postes vacants de plus qu’un an auparavant, selon les données fédérales figurant dans le dossier de recherche. Une étude AXA publiée en 2025 indique par ailleurs que 44% des PME ont rencontré des difficultés pour pourvoir des postes vacants.

Cette coexistence entre chômage en hausse et pénurie de compétences n’a rien d’illogique. Le marché du travail n’est pas un bloc homogène. Un poste supprimé dans une fonction, une région ou une branche ne correspond pas forcément au profil recherché ailleurs. Les compétences techniques, linguistiques, numériques ou managériales ne se transfèrent pas automatiquement. Les entreprises peuvent donc réduire leurs effectifs dans certains services tout en cherchant activement du personnel dans d’autres.

Pour les dirigeants de PME, cette situation complique la planification. D’un côté, la prudence invite à surveiller les charges fixes, dont les salaires représentent souvent une part importante. De l’autre, couper trop vite dans les effectifs peut fragiliser l’entreprise au moment où les commandes repartent. Le coût d’un recrutement raté ou trop tardif ne se limite pas au salaire: il inclut le temps de formation, la perte de savoir-faire, la surcharge pour les équipes en place et parfois la dégradation du service au client.

La formation continue devient donc un outil de résilience. Sans prétendre résoudre tous les problèmes, elle permet d’adapter les compétences existantes avant de chercher systématiquement à l’extérieur. Dans un contexte incertain, une PME peut avoir intérêt à identifier les fonctions critiques, les compétences manquantes et les collaborateurs susceptibles d’évoluer. Cette démarche reste à calibrer selon la taille, la trésorerie, la branche et les perspectives commerciales de l’entreprise.

Ce que l’inquiétude change dans la gestion RH quotidienne

Quand un quart des salariés se dit inquiet pour son emploi, la gestion des ressources humaines ne peut plus se limiter aux contrats et aux fiches de paie. L’incertitude influence les comportements: certains employés repoussent un projet personnel, d’autres cherchent discrètement un nouveau poste, d’autres encore se désengagent par crainte de l’avenir. Les cadres intermédiaires se retrouvent souvent en première ligne, avec peu d’informations et beaucoup de questions à traiter.

Dans ce climat, la communication interne devient un instrument de gestion. Il ne s’agit pas de promettre une sécurité absolue, mais d’expliquer ce qui peut l’être: état des commandes, priorités de l’entreprise, évolution des coûts, besoins de compétences, calendrier des décisions. Une parole trop vague ou trop tardive peut coûter cher. À l’inverse, une communication transparente, même prudente, aide à maintenir la confiance.

Sur le plan administratif, les entreprises doivent aussi garder en tête le cadre légal suisse. La Loi fédérale sur le travail fixe des règles relatives aux conditions de travail, tandis que la Loi sur l’assurance-chômage encadre les prestations en cas de perte d’emploi. Le SECO supervise notamment des instruments de politique du marché du travail, dont les mesures liées au chômage partiel. Ces dispositifs peuvent être pertinents dans certaines situations, mais leur application dépend de conditions précises et doit être examinée au cas par cas.

Pour une PME, plusieurs réflexes de gestion méritent d’être renforcés sans attendre une crise ouverte: actualiser les scénarios de trésorerie, documenter les décisions RH importantes, suivre l’évolution des heures supplémentaires et des soldes de vacances, vérifier la dépendance à quelques clients clés, et anticiper les besoins de remplacement sur les fonctions sensibles. Ces mesures ne remplacent pas un conseil spécialisé, mais elles réduisent le risque de décisions prises dans l’urgence.

La digitalisation ajoute une incertitude plus diffuse

Au-delà du cycle économique, la transformation technologique modifie les besoins en personnel. Econostrum souligne que l’intelligence artificielle ajoute une nouvelle couche d’incertitude, y compris pour certains postes de bureau. Le sujet dépasse désormais les chaînes de production: administration, support, marketing, service client, comptabilité ou analyse de données peuvent être concernés par l’automatisation de tâches répétitives.

Pour les employeurs, l’enjeu n’est pas seulement de remplacer ou non des postes. Il consiste à redéfinir le contenu du travail. Une fonction peut perdre certaines tâches routinières et gagner des responsabilités de contrôle, de relation client ou d’analyse. Cela suppose de clarifier les attentes, de former les collaborateurs et de revoir parfois l’organisation interne. Pour les salariés, l’incertitude vient souvent du manque de visibilité sur cette transition.

La prudence est particulièrement importante dans les petites entreprises. Une solution numérique mal intégrée peut désorganiser les processus au lieu de les alléger. À l’inverse, refuser toute adaptation peut créer un retard difficile à rattraper. Le bon tempo dépend de la branche, des clients, des compétences internes et de la capacité d’investissement. Là encore, les décisions les plus robustes sont rarement les plus spectaculaires: elles partent d’un diagnostic concret des tâches, des coûts et des risques.

Le marché du travail suisse ne bascule pas dans une crise généralisée. Les statistiques montrent encore une base solide, et certains secteurs orientés vers le marché intérieur continuent de jouer un rôle stabilisateur. Mais le signal envoyé par les salariés est sérieux. Lorsqu’une personne sur quatre commence à douter de la sécurité de son poste, les entreprises ont intérêt à traiter l’emploi non comme une variable d’ajustement isolée, mais comme un élément central de leur stratégie économique, financière et humaine.

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